Étiquettes

, , , ,

À la différence des *Manfred et des *Konrad auxquels Isidore Ducasse le compare, *Maldoror n’est pas un *héros au premier degré ; c’est l’axe composite d’une *machine textuelle, dont certains critiques, faisant une lecture rétrospective, on écrit qu’elle fonctionne comme une démonstration par l’absurde. La lecture des *Poésies n’est pas indispensable à cette interprétation. On voit très bien comment, à partir d’un passage à la limite opérant sur la méchanceté du héros, on aboutit très vite à des situations impossibles. Au Chant premier (I, 12), Maldoror, encore naïf, s’étonnait que la corde de trois cents mètres, qui retient l’explorateur au-dessus du précipice, fût choisie d’une telle solidité. Il voyait là, quoi qu’on dise, un exemple frappant de la bonté humaine, et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c’était lui qui eût dû préparer la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin qu’elle se coupât, et précipitât le chasseur dans la mer ! La moindre observation oblige à multiplier les exemples de ce genre, qui témoignent qu’une société est forcée de poser à sa base un principe de solidarité (de *bonté relative), le *mal n’y étant possible qu’à titre d’exception, de ferment, d’exemple de ce qu’il ne faut pas faire : faute de quoi elle se désagrège bientôt, à la satisfaction publique. Mais la « démonstration » maldororienne ne file pas d’emblée à cette conclusion (il faut apporter dans la construction d’une argumentation une bonne dose de mauvaise foi têtue pour lui donner l’extension attendue) ; l’auteur commence donc par mettre un peu d’eau dans son vin maléfique : Maldoror a droit, çà et là, à une petite crise de bonté, que le lecteur est en droit de trouver étrange ; ce qui permet cette «  licence bénévolente « , c’est la marge de confusion que la plume maintient entre celui qui chante et le héros des Chants, entre le poète et son protagoniste. Cette confusion partielle empêche Maldoror de devenir un individu caractérisé : la liberté de l’auteur, qui ne se dément jamais, ouvre son héros à presque toute *métamorphose. Le lecteur attentif ne peut s’empêcher de penser que si ce personnage est méchant, ce n’est que parce que l’auteur le veut bien, et que ce cordon pseudo-ombilical, ne cessant de relier la créature au créateur, n’est, tout compte fait, que l’inoffensive ficelle de la *littérature, qui permet au manipulateur de prêter à sa *marionnette n’importe quel attribut. Tel est justement, pour le logicien, le signe de la *contradiction.

Advertisements