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Paris, 1897 – 1982

Dans Lautréamont et nous, suite d’articles publiés dans les Nouvelles littéraires des 1er et 8 juin 1967 (rééd. Sables 1992), Aragon se flatte d’avoir été le premier surréaliste qui ait lu Lautréamont (d’abord dans l’édition 1868 du Chant premier, puis par l’édition 1890 des six chants), et l’ait fait lire à André *Breton en 1917, alors que, militaires, ils tous officiaient deux comme *carabins à l’Hôpital du Val-de-Grâce. Son mot :

« Presque tout ce que j’ai écrit est incompréhensible si l’on ne se réfère pas à Lautréamont et à la contradiction fondamentale qui existe en lui »

se réfère bien sûr au fameux « retournement » intérieur à ce que *Ponge appelle le « dispositif Maldoror-Poésies ». Aragon fait là du mot contradiction un usage assez flou, comme quand il dit : « J’ai cru longtemps que chacun de mes livres était une contradiction du précédent » (pour y constater à la relecture plus de suite qu’il ne pensait). La *contradiction, au sens strict, est en effet la seule catégorie sous laquelle la logique bivalente soit capable de marquer le passage d’un mode où l’on « chante le mal » à un mode où l’on « chante le bien ». Ducasse n’a-t-il pas écrit : « Vous savez, j’ai renié mon passé » ? Etc. À l’opposé de la logique du contigu, la logique du continu ne traite ni des mixtes ni des changements d’état. Un chat noir et blanc est pour elle un animal contradictoire, un curé communiste un hybride intolérable, Garaudy un Martien, et un verre d’eau avec des glaçons une chimère. Certes Aragon ne pensait pas seulement à un retournement littéraire ; mais d’abord à cette conversion qui, du surréalisme le plus agressif, l’a conduit au stalinisme le plus patient. Il avait ainsi fort ouvertement renié son passé, rendu au rêve tout ce qui avait précédé son retour au monde réel. Si, sous ce retournement, on peut déceler quelque continuité psychologique (un goût marqué de l’affiliation chez ce fils désavoué), pas sûr que la dialectique Maldoror-Poésies y ait grand-chose à faire. D’un changement de clavier littéraire à un virage politique, et si l’un porte à l’autre et/ou inversement, c’est un grand problème, dont la solution voudrait, pour ce qui nous intéresse, que nous développions la philosophie de la poésie d’Isidore Ducasse bien au-delà de qui a été fait jusqu’ici.

Et, pour avouer enfin la nature de ma démarche, je me permettrai de la comparer à la rupture d’Isidore Ducasse, après Maldoror, après le chant descriptif, tant dans sa forme que dans son contenu. Tout autant avec Le Paysan que pour l’autre texte, le roman secret, cette Défense de l’Infini qui, après Sade et Lautréamont, s’était jetée éperdument sur la route du Mal. Et devait dans ses flammes, laisser place à la tentative inversée de récrire au bien l’univers.

  Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit, p. 55.

Aragon est loin d’être le seul à penser sous le régime de la contradiction le rapport Lautréamont-Ducasse (Maldoror-Poésies). Ducasse lui-même le teinte de passez-muscade quand, dans telle de ses lettres, il écrit : « C’est toujours le bien qu’on chante en somme… ». Propos où gît certes plus d’humour que dans les excommunications bretonniennes, au diapason de la logique binaire en vigueur chez les frères, qui professent que n’être pas totalement dans l’église, c’est être absolument hors l’église, et qui, nous mettant le couteau sur la gorge, nous intiment : « Choisis ! ». Sous l’angle strictement littéraire, Aragon écrit encore (à propos de ses Aventures de Télémaque, 1922) :

Quand j’avais ainsi entrepris de ré-écrire Fénelon, de le corriger (plus précisément), il y avait de ma part à la fois un retour à mes commencements et l’effet de l’influence dominante que je subissais en ce temps-là, celle d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, dont je venais de découvrir que les Poésies étaient dans leur ensemble une correction de plusieurs auteurs, particulièrement de Vauvenargues pour lequel j’avais une sorte de passion.

Ibid, p. 16.

Aragon mort, il est permis de penser sereinement à lui comme à l’homme de lettres qui, comme tous ceux qui pataugèrent dans le limon impur, se sont fort mal débrouillés avec l’histoire, parce que celle-ci, à la différence de la littérature, ne permet guère qu’on soit l’un et l’autre en même temps, et qu’aucun système politique ne s’est encore appliqué à proposer ses raisons en logique modale – même si gouverner c’est naviguer dans le complexe. De là qu’aux USA, en France et ailleurs, des électorats partagés votent, un jour pour un président d’une tendance, le lendemain pour un parlement de l’autre : ainsi, dans le nouvel art politique, l’indécis au précis se joint. « La poésie ne se mêle pas aux événements de la politique »? Difficilement en tout cas. Car si, littérairement, Aragon est du très petit nombre des lecteurs aigus d’Isidore Ducasse, par son exemple assez dévergondé, c’est plutôt a contrario – en incarnant « ce qu’il ne faut pas faire » – qu’il semble avoir versé sa cote-part au développement du programme ducassien. La mission de la poésie est difficile.

 

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